Merci André | Le Sac de chips
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Merci André

 André. 

 J’ai su que tu étais pas mal malade, ça me rend triste, beaucoup même, et surtout, ça me donne envie de te dire merci. Je ne te l’ai jamais dit, car on ne se connait pas, mais je te le dis, André, ce n’est pas l’envie qui manquait de t’avoir eu comme oncle, comme ami. Je me permets de te tutoyer, car sans le savoir, tu fais partie de ma vie. 

 Je te replonge en 1998. J’ai 16 ans, je suis un ado un peu boutonneux, avec une coupe champignon et mon gras de bébé qui ne veut pas partir (il ne partira jamais d’ailleurs). Je suis aussi un ado différent, extraverti, trop sensible, efféminé et pour être honnête, vraiment pas bien dans sa peau, dans ma peau. J’aime les garçons et personne ne le sait. Oui assurément, tout le monde s’en doute, ce qui explique évidemment les moqueries des «vrais gars» de l’école, mais au quotidien, je vis ça seul dans ma chambre, dans mon cœur gros et dans ma tête qui veut exploser. J’ai soif de vivre, je sais pas comment, je sais pas avec qui et je sais surtout pas où. 

 J’ai eu la chance d’avoir des parents ouverts. Même si, pour mon père, la nouvelle de mon «coming out» a été plus difficile, il ne me l’a jamais fait sentir, ma tendre mère ayant pris beaucoup de conflits sur ses épaules pour acheter la paix comme on dit. Je m’égare. 

 Je suis dans le sous-sol de mes parents et j’ouvre la télé. Je me souviens encore de ma réaction. Je voyais pour la première fois des gars se tenir par la main, s’aimer, sourire, être beaux, heureux, libres et surtout, des gars qui me ressemblaient. Je ne comprenais plus rien. 

 J’étais tombé sur Sortie Gaie. 

 Tu sais le show que t’animais de 1998 à je ne sais plus qu’elle année? Ce show qui tout comme pour plusieurs autres gars de mon âge, m’a permis de voir grand et en couleurs. Je te vois, debout, devant un bar gai parlant de la vie de quartier, parlant de la vie entre hommes, parlant de la vie tout court, parlant de ma vie. Je vois aussi des images colorées aux couleurs de l’arc-en-ciel. J’ai compris que l’arc-en-ciel ca allait être ma palette Sico pour l’éternité, mon refuge, le signe de la Croix Rouge quand je me sens magané. 

 J’ai aussi vu des images de panneaux d’intersections de rues. J’ai vu Beaudry et Sainte-Catherine. J’ai pris un crayon et j’ai noté. J’ai noté tout ce que tu disais, les restos, les coins de rues, les endroits «cools», ceux moins, j’ai noté comme un fou, j’archivais, je voulais que ces mots deviennent mon Google Map du bonheur, mon dictionnaire à moi, mon guide de survie, mes grandes ailes qui n’étaient pas encore ouvertes. Merci pour ça André, pour tes mots. 

 Sortie Gaie jouait en rediffusion tard le soir pendant la nuit. Je me rappelle avoir mis mon cadran la nuit pour me «scotcher» devant la télé du sous-sol pour te regarder, comprendre, absorber, être intrigué et excité. Car que tu le veuilles ou non André, des beaux garçons qui se tiennent par la main en bédaines, quand t’as 16 ans pis que la chose la plus excitante selon les dires de tes amies c’est Nick Carter, «bin c’est le boutte de la marde de l’excitation». Ca semble ridicule puéril et anodin, je sais, mais l’érection que j’avais du haut de mes 16 ans n’était maintenant plus taboue, elle avait le droit d’exister car ce que je voyais dans la télé me disait que j’étais normal. Un hétéro peut pas comprendre ça, pis c’est bin correct de même. 

 Après quelques semaines d’éveil quasi-spirituel devant mon téléviseur et devant ton doux visage, car André, je sais pas si on te l’as dit, mais tu as un visage doux, beau, affectueux, positif, serein et j’aimais ça. Pour moi, du haut de mes nouveaux 16 ans tu étais déjà vieux, mais un beau vieux, un vieux qui me ressemblait, loin des «fumeux de clopes» du Westcliff de Saint-Jean sur Richelieu, loin de ceux qui passent des commentaires sexistes sur mes chums de filles quand on se promène sur la rue Richelieu. Merci pour ça aussi André, d’être un beau vieux, un vieux inspirant et lumineux. Encore une fois je m’égare. 

 Donc après quelques semaines de tv en cachette, je me décide. Je «foxe» l’école et je m’en vais, tel Arthur l’aventurier ou Patrick Masbourian dans sa Course Destination Monde, découvrir ce village lointain, cet eldorado du bonheur, ce Walt Disney World pour homos, cette nouvelle vie qui j’espérais de tout cœur allait m’accueillir avec les bras ouverts, même si je suis un «p’tit gros» avec une coupe champignon qui connaît rien de la vie. 

 Je pars tout juste après la cloche du dîner et je dis à Claudia et Rebecca, mes deux meilleures amies précieuses, encore dans ma vie, que je vais aller à la maison, que je suis malade. C’est faux. J’ai déjà mon billet de la la 96 L, le bus qui nous emmène vers Montréal, le bus que j’allais prendre beaucoup plus souvent que je pensais. 

 Je débarque à Bonaventure, c’est le terminus. J’étais déjà allé à Montréal en autobus, Saint-Jean n’étant pas très loin, mais cette-fois ci, je ne reconnaissais plus rien. Je suis excité, j’ai un peu peur, je sue, je suis confus. 

 Je vais où?  

 Je fais quoi?  

 C’est où le coin de rue Beaudry et Sainte-Cath?  

 Je peux toujours pas demander a quelqu’un c’est où le village, est-ce qu’on va rire de moi ?  

 Malgré mon obésité, je me suis mis beau, le plus que je pouvais, avec ce que j’avais. J’étais prêt pour mon bal, prêt pour ma nouvelle vie. J’en parle et j’ai le goût de brailler tant c’était une grosse boule d’émotions dur à gérer. 

 Je me décide, je choisis une dame dans sa cabine de la STM. Elle a l’air douce. Je m’approche de la vitre et je lui demande. 

 «Madame, c’est où le coin de rue Beaudry et Ste-Cath ? Le métro Beaudry?» 

 Je ne sais pas si elle comprend ce que je veux dire, mais je sens que oui, qu’elle me sourit dans le fond. C’est peut-être faux, mais c’est comme ça dans mon souvenir. Elle prend un papier et un crayon et griffonne quelque chose. Elle me tend le papier quelques secondes plus tard en me disant «Tiens, mon grand». C’est peut-être pas vrai, c’est peut-être ma mémoire qui change la «vraie vie» mais ça me fait du bien de penser ça. 

 Je regarde le papier: Direction Henri-Bourassa, débarque à Berri, direction Honoré Beaugrand, débarque à Beaudry. Beaudry et Ste-Cath, c’est la rue du métro. 

 Merci madame. Je vous aimerai toute ma vie pour ça, comme André. 

 Je prends le métro, je suis les indications et j’arrive à Beaudry. Je vois des gars gais. On disait encore homosexuels à cette époque et ça m’écoeurait, car pour moi, c’était le nom inscrit dans le registre des maladies mentales. Pis je suis pas malade mental. Ça me rassure de voir des gars, beaux, vieux laids, mais comme moi. Des gars qui aiment les gars, tsé. 

 J’arrive devant l’escalier/tapis/tunnel du métro Beaudry et je crois que ce n’est pas un hasard que ce tapis semble être une montée vers le paradis, vers un monde meilleur. Illuminé aux néons, d’un blanc qui fait mal aux yeux, je monte vers le village. L’image est forte et elle restera à chaque fois que je débarque station Beaudry. 

 Ma nervosité est palpable j'en suis convaincu. Je dois avoir l’air soit d’un animal apeuré, peut-être ai-je un sourire, peut-être ai-je l’air perdu, je ne sais pas. Je ne m’en souviens plus. 

 J’arrive dehors. C’est la ville. D’un naturel désarmant, je tourne la tête vers la droite et je vois un poteau de la ville. Je suis coin Beaudry et Ste-Catherine. 

 Je suis arrivé dans le village, dans ma nouvelle vie, à la maison.  

 C’est pour ça, André, que je voulais te dire merci avant que tu partes un jour, car tu le sais pas, mais tu m’as donné les clés de mon premier logis. 

 Merci mon vieux. 

 Jordan

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