Merci André 2: rencontre et émotions | Le Sac de chips
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Merci André 2: rencontre et émotions

 Il y a deux semaines environ, à la suite de la nouvelle de la maladie d’André Montmorency, j’ai écrit un texte, Merci André, qui voulait tout simplement, remercier l’homme qu’il est d’avoir eu une part importante dans mon émancipation.  

 Le texte a été partagé des milliers de fois et j’ai reçu presqu’une centaine de commentaires de gens de partout au Québec qui me disaient avoir été touché par mon texte, mais surtout, avoir ressenti la même chose que moi, au même moment, seul dans leur sous-sol de banlieue ou de village, attendant la vie, la leur, celle qu’ils n’avaient jamais pensé qui pouvait existait. Pour cela je vous remercie tous et chacun, vous «huguant» virtuellement, les yeux mouillés et le cœur rempli. 

 J’ai aussi reçu un message inattendu un samedi soir d’un gars qui s’appelle Roger Sylvain, le meilleur ami d’André. Il me mentionne dans son message que notre cher André voudrait me rencontrer, qu’il a été très touché de mon texte, comme lui d’ailleurs, et que ça lui ferait du bien de me voir «la bette». Roger, il ne le sait pas encore, mais il est devenu mon ami à moi aussi, avec sa vie extraordinaire digne d’un music-hall d’Alys Robi, digne de mes fantasmes burlesques, remplis de plumes, de paillettes et de micros chromés or. 

 Je suis touché, nerveux, honoré d’une si belle invitation mais aussi très confus. Comment j’aborde ça, « rencontrer un homme qui est aux soins palliatifs de Notre-Dame», un homme important, un homme de culture qui me touche et qui est encore bien vivant malgré qu’il soit appelé à «paqueter ses petits pour sa loge au paradis des artistes». Je me pose beaucoup de questions et je ne vous cache pas que j’ai peur, la grande trouille. 

  

 C’était hier. 

 J’ai pris mon vélo et je suis allé au 5 e étage de Notre-Dame rencontrer André, lui dire que je l’aime et merci, mais je suis, c’est comme ça que je me sens, allé rencontrer un vieil ami. Un ami que tu sais que t’as quelque part, qui a peut-être déménagé dans le Wisconsin, mais que tu sais qui existe toujours et que si un jour tu sonnes à sa porte «bin pacté en braillant ta vie», il va t’ouvrir et t’offrir une autre bière pour jaser comme si c’était hier, car André il est comme ça, accueillant, doux, aimant la vie et toute sa folie. 

 C’est donc avec une nervosité visible que je me dirige vers les soins palliatifs. C’est gros et juste le dire me noue la gorge. 

 Les soins palliatifs, c’est comme le «last call de la vie, le cul-de-sac des malades, le moment en char où tu arrives «au boutte» et que tu vois le panneau écrit FIN DE LA ROUTE. C’est un endroit qui, dans mon imaginaire puissant est terrifiant, difficile à supporter, vide, drainant et confrontant. 

 C’est tout ça oui, mais c’est aussi des infirmiers tendres et bons, un étage «décoré» comme un corridor des grands hôtels des années 80, avec de la moquette et des moulures, un «front desk» en bois et des fleurs. On a fait un effort pour les derniers instants des patients, c’est palpable, c’est remarqué. 

 On ne m’aurait pas dit que j’étais aux soins palliatifs que je l’aurais su, par le silence naturel de l’endroit, chose si rare dans un hôpital, mais aussi à cause de ses portes closes, son personnel calme et ses corridors dégagés mais munis de quelques chaises ici et là, car force est de constater que l’on braille aux «palliatifs». Pas toujours devant la personne aimée certes, mais parfois seul, sur une chaise, comme la fille dans la vingtaine les yeux rougis que j’ai vu sangloter la tête penchée vers le sol. J’ai eu envie d’aller lui dire «ça ira», mais je ne l’ai pas fait. On ne fait pas ça ces choses-là. En fait si, peut-être, mais on sent qu’on n’a pas le droit, que la tristesse de l’autre est justement pour l’autre et pas pour nous. Mais dans le fond, peut-être que cette fille avait le goût de me dire que sa mère mourante est extraordinaire, qu’elle est triste sans bon sens et que sa vie, à elle, ne sera plus jamais pareille. Mais je ne le saurai pas, car j’ai continué mon chemin, plein de compassion, mais sans aucune action. 

 J’arrive dans la chambre.  

 Il est là, physiquement le «un dixième» du gars qu’on connaît, je reconnais cependant son regard, encore vif, rieur et rond. J’ai envie de le serrer dans mes bras très fort, chose que je fais. Roger est là avec Alain, le neveu d’André qui aura tout vécu grâce à son oncle unique et un autre ami qui lui est cher, Michel. Il sont tous incommensurablement généreux et accueillants. Un clash est évident entre le mot palliatif et cette ambiance légère, remplie d’amour, de rires et de souvenirs. 

 On me tend une chaise et je le regarde dans les yeux. Je lui dis merci pour tout, naturellement, comme un vieux chum et on se coupe un morceau de gâteau aux fraises. C’était son anniversaire à André et même s’il n’aime pas le célébrer, on le célèbre quand même, le dernier et non le moindre. 

 On rigole, on me raconte des anecdotes du temps d’Alys Robi, de Dodo et Denise, du Rideau Vert, on parle de tout et de rien, on apprend à se connaître à la vitesse de l’éclair et j’aime ça. À vrai dire on se connaît déjà, car plus ça change plus c’est pareil, car moi, Roger ou André, on est faits sur le même moule, on a le même rythme et énergie, on a le même ADN je suis convaincu, mais avec 40 ans de différence.   

 On parle comme si on était un mardi après-midi et que demain allait être un autre jour dans la folle vie d’André Montmorency. Il nous parle de son désir de se remettre à l’écriture, de faire ceci ou cela. Il est en déni volontaire ou c’est la confusion du malade? Je ne le sais pas et je n’ai pas envie d’y réfléchir, car ce qui se dit n’est pas à remettre en cause. Bien que sur ses «derniers milles», il a le droit de se projeter de rêver encore. On ne parle pas de maladie ou de mort, on vit et on rit et je réalise que je suis bien, entouré de ces hommes gais, vivants, plus âgés, allumés et inspirants. Je me sens à la maison, mais pas n’importe laquelle, une maison d’un roman de Michel Tremblay où les «pucks se passent», les langues se délient et où l’amour règne. 

 J’ai envie de vous parler de mon sentiment, de cette vague d’émotions que j’ai ressenti dans le stationnement de l’hôpital Notre-Dame, sur mon vélo, tout de suite après.  

 C’est une grosse boule qui m’est monté dans la gorge, qui voulait sortir à tout prix, brutal mélange entre la prise de conscience, le bonheur et la tristesse. 

 J’ai réalisé à quel point il est nécessaire d’être entouré. Entouré, aimer et être aimé. 

 En tant qu’homme gai, célibataire de surcroît, je ne veux pas trop y penser car c’est beaucoup trop terrifiant. Je suis entouré d’amis, certes, mais pas de gars de mon âge qui vivent la même chose que moi, avec qui je vieillirai et qui me serreront la main jusqu’à la toute fin. Je n’en ai pas et je sais, je le réalise sur mon vélo, «drette là», dans le stationnement de Notre-Dame. Je réalise que ça va me manquer cruellement et que j’en souffrirai, c’est inévitable. 

 Malgré le glamour de ma job, mes 1600 amis Facebook et ma vie trépidante, j’en souffrirai si je ne fais rien. Je pense aussi à cette façon dont notre génération a, tout spécialement les jeunes hommes gais, de regarder la vieillesse de haut, comme si elle ne nous appartenait pas, comme si elle ne nous touchera pas de ses doigts croches, comme si nous, les «jeunes élus» allaient y échapper assurément. Mais c’est faux. On se ment et là je le sais plus que jamais. On passera tous par là. Madonna, la Reine, Lady Gaga, André et moi.  

 Ces hommes âgés homosexuels que je vois assis à la table d’un bar du village de jour ou qui soupent seuls sur la terrasse d’un resto me dérangent, me confrontent, me rebutent et me montrent en plein visage, au surligneur et aux gros néons cette solitude que j’ai si peur de vivre. Pourtant, dans cette chambre du palliatif de l’hôpital Notre Dame, ils étaient tout le contraire, inspirants, pleins de vie et de souvenirs, beaux et lumineux, parfois oncles, parfois mentors, ils étaient mes amis. 

 André, Alain, Michel et Roger vous m’avez donné envie d’apprivoiser mes vieux jours et de voir ce qu’il y a et aura dans «l’après» plutôt que de voir ce qu'il y aura de disparu. Je vous ai trouvé magnifiques, j’ai eu envie de tout savoir de vous, de vivre au maximum, de boire vos paroles et d’emmagasiner vos souvenirs pour la vie, de me rappeler de tout, de savourer votre présence, d’aimer mes nouvelles rides, de cultiver mes amitiés et surtout de m’en faire d’autres. 

 Vous m’avez donné envie, quand je serai rendu dans la «dorure de l’âge», de me dire «enfin j’y suis, vieux, serein, plein de beaux souvenirs, sage et entouré, aimé et aimant.» Je me suis promis, dans ce «parking» d'hôpital, de ne plus fermer les yeux sur ce qui s’en vient, car ça fait partie de la vie, ça fait partie de nos vies, c’est là et c’est juste tout simple et si beau. 

  

 Encore une fois, merci André. 

 Jordan

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