Faire son doctorat en études... pornographiques | Le Sac de chips
/potins

Faire son doctorat en études... pornographiques

Éric Falardeau est un cinéaste, un auteur et un doctorant en communication à l’UQAM. Il réalise ses études doctorales sur un sujet bien particulier: les représentations des hommes dans le cinéma pornographique hétérosexuel. Eh oui, il fait des études pornographiques!

Sac de chips: Pourquoi faire un doctorat sur la pornographie?

Éric Falardeau: Il y a deux raisons principales. Tout d’abord, c’est un genre méconnu qui porte quand même plusieurs stigmates, notamment parce qu’il a été illégal très longtemps et aussi par ce qui est carrément montré à l’écran; ça nous ramène à notre rapport au corps et à la sexualité et ça rend souvent inconfortable. Il est nécessaire de s’y intéresser pour voir comment et pourquoi elle est toujours illégitime d'un point de vue moral.

La deuxième raison, c’est que c’est un genre dont tout le monde discute. Étrangement, tout le monde a une opinion sur la porno, même si très peu de personnes connaissent bien le genre, son histoire, ses tropes, etc. Donc c’est une industrie très présente dans l'imaginaire populaire, qui est une inspiration pour d’autres domaines (comme la publicité), que tout le monde consomme, mais qui est «honteuse» en même temps. Cette contraction est la base même des études pornographiques: étudier la pornographie permet de mieux comprendre notre sexualité, mais aussi notre société.

Sac: Depuis quand les études pornographiques existent?

Éric: En somme, depuis la fin des années 1980 et le début des années 1990. Les études pornographiques sont aux confluents des études culturelles, des études féministes et des études sur le gender. C’est très interdisciplinaire, donc il fallait que ces champs soient rendus à une certaine maturité pour être mobilisés par un nouvel objet, comme la pornographie.

 

Sac: As-tu rencontré de la résistance à étudier de la porno à l'université?

Éric: Lors de mes études à la maîtrise au milieu des années 2000, étudier la pornographie était plus difficile qu'actuellement. On avait tendance à regarder ça de haut, à en rire un peu. Aujourd'hui, c'est plus accepté.

 

 

Sac: Comment t’étudies la porno? Quelle est ta méthodologie?

Éric: Il y aura des analyses filmiques, donc je vais étudier des extraits de films pornographiques. Mais pour étudier les représentations des hommes dans la porno, je vais aussi m’appuyer sur les revues spécialisées du domaine, qui peuvent offrir une vision intérieure de la manière dont les stars du X sont créés. Je vais aussi lire des biographies et des autobiographies des acteurs porno. Leurs histoires de vie participent à la manière dont les personnages ont été construits et reçus. Et, bien sûr, je vais regarder les jaquettes de DVD, les sites web tous les autres types de textes qui vont me permettre de bien comprendre ce qui est représenté dans les films porno.

 

Sac: Pourquoi étudier les hommes dans la pornographie hétérosexuelle?

Éric: Les hommes de la porno sont souvent réduits à la fonction de pénis-performance; on voit juste leurs attributs physique, mais très rarement leur visage. Ils sont ainsi souvent anonymes et on ne peut pas se projeter en eux. Pourtant, pratiquement tout le genre pornographique s’adresse aux hommes. Comment cette mécanique contradictoire fonctionne est ce qui m’intéresse.

 

Sac: Quel est ton propre rapport à la masculinité? Si tu étudies la pornographie, ça veut dire que...

Éric: Je ne me pose pas vraiment cette question dans mon quotidien. En fait, si je m’intéresse à la masculinité, c’est pour mieux comprendre les rapports entre hommes et femmes dans le discours pornographique, et plus largement dans la sexualité autant réelle que fantasmée. Qu’est-ce qu’être homme selon la pornographie? Et pourquoi? Bref, comprendre les interactions entre les humains, les frontières, les clichés... pour mieux se positionner par la suite. Évidemment, en tant que chercheur de sexe masculin, je n'ai pas la même expérience de visionnage du cinéma pornographique que mon vis-à-vis féminin. C’est ce dialogue, cet échange de point de vue qui est pertinent et nécessaire.

 

Sac: Tu veux t'intéresser aux représentations des hommes dans la pornographie hétérosexuelle. Y a-t-il une typologie des gars dans les films pornos hétéros?

Éric: C’est une évidence de dire que la masculinité, comme la féminité, prend plusieurs formes. C’est entre autres la conception monolithique qui semble se dégager de la pornographie qui m’intéresse. C’est nécessaire de la comprendre et de la remettre en question. En généralisant, on peut dire qu’il y a plusieurs types «d’hommes» dans le X, de John C. Holmes, première vedette du genre dans les années 1970 et modèle de virilité brute connu pour son énorme membre, en passant par James Deen, le type «boy next door», ou Ron Jeremy, le mononcle bedonnant mais sympathique. Il y a aussi la distinction entre les pros et les amateurs. Disons que Rocco Siffredi ne représente pas la même masculinité que le monsieur qui tourne des vidéos sur son iPhone en Asie. C’est beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît!

 

Éric Falardeau est le co-éditeur du livre Bleu Nuit, publié en 2014 aux Éditions Somme Toute. Il écrit un livre sur l’histoire des effets spéciaux au Québec, à paraître prochainement aux Éditions Somme Toute; il a aussi été le commissaire de l'exposition permanente Secrets et Illusions à la Cinémathèque québécoise. Il travaille en ce moment sur son deuxième long métrage. Son premier, Thanatamorphose, a gagné plusieurs prix. Tout ça, en plus de faire son doctorat. Il faudrait qu'il révèle son secret!

 

À lire aussi

Et encore plus