Je pèse 300 livres et j’ai couru le demi-marathon de Montréal | Le Sac de chips
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Je pèse 300 livres et j’ai couru le demi-marathon de Montréal

Compte-rendu d’un défi improbable

 Tout a commencé par un défi lancé en plein restaurant de San Francisco par un ami de ma blonde.... 

 «If I can do it, you can do it ! », me lance Kimber, un grand «jack» de 6 pieds 4 pouces, qui a 53 ans, sept de plus que moi. Pas nécessairement en shape, un peu pataud. Kimber travaille dans l’industrie du spectacle multimédia. Je mangeais avec lui et sa conjointe Donita – une marathonienne – parce que j’étais de passage en Californie pour un reportage. 

 Kimber est l’ancien correspondant de ma blonde Renée, à l’époque où les réseaux sociaux n’existaient pas et que les écoles organisaient des échanges entre étudiants de pays différents. Renée était allée en Californie et Kimber était venu au Québec. C’était à la fin des années ’70. 

 Il y a quelques années, ils se sont retrouvés sur Facebook et la correspondance s’est poursuivie, 31 ans plus tard, mais cette fois entre nos deux familles. Puis, nos enfants, alors de grands adolescents, sont allés les visiter pour découvrir la Californie, sans leurs parents. Toute une expérience. Ils ont adoré. J’étais donc content de les rencontrer à mon tour, en février dernier. 

 « And if you and Renée agree to run the half-marathon in Montreal in September, we will come in Montreal and run it with you !» 

 Voilà. Le défi était lancé. Je venais de terminer un repas à San Francisco, j’avais deux ou trois verres dans le nez. J’ai dit oui. 

 Le lendemain, j’avais un peu oublié cette promesse. J’avais une heure à perdre dans SF avant de prendre l’avion. Je reçois ce message sur Messenger... 

  

 Oh shit. C’est combien de kilomètres, ça, un demi-marathon ? Douze ? Qu’est-ce que je suis allé promettre là, moi ? Sait-il que je ne suis pas trop en forme, que je bois certainement trop de vin, que j’ai toujours détesté les sports d’endurance ? 

 Aparté: à 11 ans, en 5ème année, j’ai participé aux compétitions locales des Jeux du Québec, un peu forcé par notre professeur d’éducation physique. Je ne me souviens plus trop pourquoi, mais je me suis retrouvé inscrit dans la course du 2000 mètres, la plus longue épreuve de ces Jeux. J’ai fini dernier et les souvenirs qui me restent de ce calvaire sur la piste du Collège de La Pocatière, c’est le manque de souffle, la douleur un peu partout, la rage qui grandissait en moi pendant la course me faisant répéter «plus-jamais-on-ne-m’y-reprendra» et la honte de finir dernier. 

 Ma blonde est maintenant dans le «loop». Elle est super excitée de savoir que son chum va finalement se mettre en forme. J’ai le bras dans le tordeur, je ne peux plus reculer. Kimber menace d’acheter pour vrai des billets d’avion. 

 Je me suis donc acheté des souliers de course et j'ai commencé à m’entrainer en suivant les conseils de Kimber et de son gourou, Jeff Galloway.  

 Le grand jour 

 Bref, après une quinzaine de courses de préparation et aucune au-delà de 10 km (ce qui est largement insuffisant), me voilà donc, sur le pont Jacques-Cartier, dimanche à 8h23, «prêt» à surmonter ce défi improbable. 

 Y fait frette, mais je suis gros, ça devrait aller. Par contre, ma blonde et les autres les coureuses de 100 livres que je vois passer grelotent et ont la chair de poule. 

 Je décide de publier une photo sur Facebook. Je n’avais rien dit à personne. À part ma blonde et nos amis californiens, peu de gens savent – ou croient – que je vais faire le demi-marathon. Ma mère n’en sait rien. Et elle va me le reprocher, c’est sûr. 

 En bon ours polaire, qui sue comme une fontaine à la moindre petite chaleur, j’étais bien content de cette matinée froide 

 Je croyais que la course partait à 8h30, mais comme j’étais dans le 15ème et dernier «corral» (un «corral», kesséça?), on n'a pas commencé à avancer avant 9h15. Le vent fouette les hauteurs du pont Jacques-Cartier. Il fait à peine 8 degrés. 

 Ma playlist 

 J’ai toujours associé mon entraînement à l’écoute de musique. Parce que je déteste m’entraîner. C’est devenu ma récompense. J’accepte de souffrir en courant sans raison en retour d’un moment passé seul dans ma tête à écouter de la musique que j’aime, ce que je ne peux pas vraiment faire (ou si peu) dans le reste de ma vie de gars occupé. 

 Je m’étais donc préparé une «playlist» d’enfer, avec un concept bien précis: placer en ordre toutes les chansons qui m’ont le plus fait vibrer depuis que j’écoute de la musique plus sérieusement (donc depuis l’âge de 11 ans environ, probablement pour me remettre de ma course traumatisante de 2 km) jusqu’à aujourd’hui. 

 J’ai passé une bonne partie de ma soirée de samedi, juste avant la course, à bâtir cette liste. Ça commence avec les Beatles et Hard Day’s Night, puis avec John Cougar Mellencamp et Hurts So Good. Déjà, je me disais que ces deux chansons avaient des titres prémonitoires à l’expérience que je m’apprêtais à vivre. J’ai ensuite enfilé les meilleures chansons de Rush, puis Iron Maiden et les nombreux bands métal du début de mon adolescence, jusqu’au punk des Bérurier Noir, aux chansons coup de poing de Renaud, en passant par Yes, Pink Floyd, Queen, Les Colocs, Jean Leloup, Richard Desjardins, etc. Résultat: 84 chansons, 423 minutes. Oupelaille... Sept heures de musique. Même si je fais ce marathon en marchant, j’aurai de la musique en masse. 

  

 8h45: On est toujours pas parti. Fuck it: je pars la playlist tout de suite. De toute façon, elle est deux fois trop longue... Hard Day’s Night commence, et me rappelle que je n’ai pas passé une bonne nuit. Je sautille pour me réchauffer. 

 9h15: Enfin le départ. On commence à marcher en groupe, comme un bataillon d’armée. Je n’ai jamais aimé les foules, mais c’est impressionnant. Surtout quand on atteint la portion du pont qui descend vers l’île Sainte-Hélène et que Montréal se profile devant nous: le centre-ville, le mont Royal, la silhouette du pont Jacques-Cartier découpé sur fond de ciel bleu. La voix criarde de Geddy Lee chante «Subdivisions». Ça tombe bien: on quitte Longueuil pour Montréal. Le concept tient la route. 

 Le départ de la course est vraiment stimulant. Faut dire qu’on descend une côte. Ils sont malins, les organisateurs de ce marathon. Ça commence donc en douceur, on entre sur l’île, puis on longe le fleuve. Il fait soleil, le monde est de bonne humeur, ça va bien. C’est même agréable. 

 9h30: C’est une autre toune de Rush qui joue: «Marathon». Ça ne peut pas mieux tomber. J’ai toujours aimé cette chanson, mais là, elle prend tout son sens. 

 « It's not how fast you can go 

 The force goes into the flow 

 If you pick up the beat 

 You can forget about the heat » 

 Première constatation quand on court dans un événement de groupe: c’est la force que nous apporte le groupe. On a beau être solitaire et dans sa bulle, le fait de voir d’autres coureurs en action nous motive. 

 Comme cet homme d’environ 75 ans qui marchait avec des bâtons de randonnée plus vite que je ne joggais. Comme cette grosse madame, totalement déterminée, qui joggait lentement mais sans jamais s’arrêter pour marcher. Comme ce gros monsieur noir, aux allures de joueur de ligne de football qui, à l’oeil, devait peser 350 livres (le seul coureur plus lourd que moi que j’ai vu ce jour-là). Comme ces deux amies rondelettes qui ont couru tout le demi-marathon en riant et en se racontant toutes sortes d’anecdotes, sans pression, comme si c’était facile. 

 9h45: J’ai tellement bu d’eau avant de commencer que je m’arrête au premier aménagement de toilettes chimiques. Je ne suis pas le seul, on fait la file. J’en profite pour sortir mon téléphone. J’ai 25 notifications pour la photo que j’ai publiée sur Facebook. Des encouragements, des réactions de surprise et surtout, ma mère qui me dit ceci: 

  

  

 Je vous l’avais dit ! Ah, les mamans... Elles s’inquiètent pour nous toute leur vie. J’ai souri tout seul en lisant son message, en me disant «Mais voyons, Maman, tu aurais raison d’avoir peur si je ne courais jamais et que je faisais aucun exercice!». Mais au fond de moi-même, j’ai quand même un peu peur. J’avais d’ailleurs mis ma carte d’assurance-maladie dans la petite poche de ma ceinture de course. Au cas où... 

 10h: Le premier 5 km est derrière moi. Le rythme est bon. Mais je cours lentement (environ 8 à 9 minutes par kilomètre) en alternant le jogging moyen et la marche rapide. je me fais donc dépasser allègrement. Dans ma playlist, Dio chante «The Last in line». Je commence à avoir peur de finir dernier comme à La Pocatière, 34 ans plus tôt. 

 10h45: Et de dix ! Pour la rassurer j’envoie ce message à ma maman... 

 11h: «Boosté» par les gels d’énergie et les verres de jus Oasis «à-la-Gatorade» que de jeunes bénévoles enjoués nous tendent le long du parcours en nous criant de continuer et de ne pas lâcher (alors qu’on veut justement au contraire prendre une petite pause), je pense bien avoir atteint une sorte de transe parfaite. Ma respiration est régulière, mon rythme cardiaque aussi, tout va bien. Je suis totalement dans ma bulle (je suis rendu à Metallica). Les kilomètres s’enchainent sans même que je ne m’en rende compte. Je suis surpris à chaque fois que ma montre m’indique que je viens de compléter un nouveau kilomètre. 

 11h35: Après 15 km, je commence à moins me concentrer sur la musique et à m’inquiéter plutôt de mes jambes et de ma respiration. J’alterne de plus en plus souvent, les marches sont de plus en plus longues et de moins en moins rapides. Mais je tiens le coup. 

 11h45: Après avoir quitté le Vieux-Montréal en direction du Village, je sens que le mollet de ma jambe droite veut me passer un message et me dire qu’il en a sa claque de devoir sautiller en supportant la moitié de 300 livres depuis deux heures et demie. Ce n’est pas encore la crampe, mais cet espèce de sensation épeurante qu’on a parfois, au réveil, juste avant qu’une crampe du mollet ne nous réveille brutalement. Je m’arrête pour m’étirer les jambes. Ça se calme et je repars. 

 Puis, bam ! La VRAIE crampe. Celle qui empêche d’avancer. Je ne peux plus bouger la jambe droite sans la raviver. Je me sens comme ceci: 

 La musique, c’est fini. J’ai enlevé mes écouteurs, ils m’agaçaient. L’idée, à ce point-ci, ce n’est pas de me changer les idées, mais de me concentrer sur chaque mouvement, sur chaque muscle. 

 Tranquillement, après une pause, je parviens à avancer en boitant. Je me dis: «Si Terry Fox a traversé le pays comme ça, je peux bien me forcer et finir les 3 derniers kilomètres en clopinant». Je marche laborieusement sous les boules roses de la rue Sainte-Catherine, piétonnière. Au moment où j’y suis, il y a pratiquement plus de couples gais qui marchent main dans la main après leur brunch dominical que de coureurs. Et ils marchent aussi vite que moi... 

 Le parcours du demi-marathon est ainsi fait que c’est à cette étape de la course qu’on retrouve des... côtes, dont celle de la rue Berri, entre Ontario et Cherrier. Je suis brûlé, mais on approche tellement du but que je décide de recommencer à jogger lentement pour la gravir. Ça marche. J’ai un léger regain d’énergie jusqu’à l’approche du parc Lafontaine, là où se termine la course. Je tourne le coin de la rue, à moins d’un kilomètre de la fin et VLAN!, une autre crampe, cette fois beaucoup plus douloureuse, sur le côté de ma cheville gauche. Autour de moi, c’est plein de monde gentil qui applaudissent en criant aux coureurs: «Bravo! Vous êtes presque arrivés! Vous êtes bons! » Et je suis là, crispé et immobile, incapable de faire le moindre mouvement. Je regarde la toute petite bordure de ciment du terre-plein en me demandant si je serais capable de m’y asseoir, mais même ça me semble pénible. Ça y est, c’est fini. Je vais devoir abandonner là, à 800 mètres de l’arrivée, comme un beau gros nono. 

 Une dame s’aperçoit que je ne vais pas bien et elle me supporte du mieux qu’elle peut en me disant de masser ma cheville et d’essayer de bouger ma jambe. Ça fonctionne, mais juste pour marcher. Dès que je tente de jogger, même tranquillement, les crampes se manifestent sur chaque jambe. 

 Je parviens à atteindre le dernier droit. À ma gauche, un couloir réservé aux coureurs du marathon, le vrai, celui de 42 km. Je les regarde passer et je délire presque à les comparer à des gazelles parcourant la savane. 

 Je me dis que ce serait con de franchir l’arrivée en clopinant. Je me force donc à «avoir l’air» de courir, ce qui veut dire que je marche mais en balançant les bras et en soulevant un peu les jambes. Mais mes grimaces sont bel et bien réelles. Je passerai donc pour une sorte de vétéran et on acclamera mon courage. Mais non... personne ne me regarde vraiment. Les vrais marathoniens arrivent en même temps et je passe inaperçu. Au fond, c’est mieux ainsi. 

  

  

 J’ai donc ma médaille. Je rejoins ma blonde et mon ami Kimber, arrivés plus tôt. On partage nos expériences. L’euphorie de l’arrivée fait oublier le calvaire des trois derniers kilomètres. 

  

  

 Je prévoyais finir en 3:00. J’aurai fini en 3:19. Finalement, ce n’est pas si mal. 

 Ma montre me dit que j’ai perdu 3200 calories. Je peux très bien sentir ça dans mon ventre. L’application «Activité» de ma Apple Watch ne se peut plus et m’envoie toutes sortes de notifications: «Vous avez dépassé 3 fois votre objectif «Bouger» de la semaine. Bravo !» 

 Il y a longtemps que je ne me pèse plus régulièrement. Ce soir-là en me couchant, je suis monté sur la balance. «292 livres». Faudrait peut-être que je change le titre de cet article. 

  

  

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