«T’as un visage magnifique, mais ton corps... je ne peux pas.» | Le Sac de chips
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«T’as un visage magnifique, mais ton corps... je ne peux pas.»

 Ça doit faire environ 6 ans, peut-être un peu moins. De toute façon, se souvenir de la date précise d’une si mauvaise journée serait du pur sadisme. 

 Je l’ai rencontré sur Grindr, une application de rencontre homo, un genre de Tinder, mais qui ne «niaise pas avec la puck» disons. Au bout de quelques échanges sans contenu mais néanmoins excitants, je suis en direction de son appartement. Le gars a l’air cool, assez sexy, je suis fier de ma prise. 

 Il faut comprendre que je pars de loin. J’ai pesé, dans une époque pas si lointaine, 335 livres. Bam. 335 livres de tristesse, de mal-être et d’absence de confiance en soi. Au moment de le rencontrer, je l’appellerai ici Le Destructeur, je suis peut-être rendu à 85 livres de perdues. Assez pour me redonner un brin d’estime de soi et d’envie de «frencher». Je suis loin de me sentir comme Kim Kardashian sur un tapis rouge, mais reste que la thérapie fait son effet, j’ai envie de me sentir vivant, davantage dans mon corps, beau et forcément, ça passe par une bonne séance de jambes en l’air. 

 Il est sympa, beau garçon. On s’amuse, ça coule bien et pour un one night stand, la vibe est agréable. Ça me rassure, car surmonter l’inconfort de la nudité avec un inconnu est pour moi le plus grand des défis. 

 Notre amour furtif consommé, il me donne sa carte d’affaires. Il y aura peut-être une prise 2, qui sait. 

 Étrangement, le lendemain, je vois son visage sur l’écran de télé au travail. Il est journaliste. Je ne l’avais pas reconnu tout-de-go, mais maintenant qu’on s’est vu tout nu, il est impossible pour moi de pas le replacer. Étant moi-même dans la confrérie des médias, je vois ça comme un signe. Je sors donc sa carte et décide de lui envoyer un courriel. 

 « Salut! Tu m’as donné ta carte, alors je t’écris. Bref, tout ca pour te dire que c’était super cool hier, alors si tu as envie de remettre ça, je suis partant.» 

 Le prochain courriel tarde à rentrer. Il doit être dans le jus je me dis.  

 Il me réécrit en effet plus tard. 

  

 «Salut Jordan.  

 Ça ne sera pas possible...Tu as un visage magnifique, mais ton corps... je ne peux pas. Je sais ce que c’est de se faire dire ça, j’ai moi même déjà été gros.» 

 Signé : Le Destructeur 

  

 En une fraction de secondes je replongeais. Loin dans mon trouble alimentaire et bien profond dans les abysses de ma confiance en moi. Un 18 roues en sens inverse qui te percute en plein visage, c’est probablement la même chose. La différence, c’est qu’avec un 18 roues, tu meurs sur le coup. Incapable d’arrêter mes larmes, Le Destructeur venait de me garocher du haut des marches de l’Oratoire Saint-Joseph que j’avais pris tant d’années à monter sur les genoux. Il avait raison. Je suis dégueulasse. Merci, tu confirmes ce que je pense de moi depuis l’âge de 12 ans, tu me rassures dans ma «marde» et tu as cette honnêteté de me dire les vraies affaires. J’en vaux pas la peine, I know, au lieu d’aller chez toi j’aurais du rester chez nous à manger des beignes. 

 Il n’en fallait pas plus pour que je me commande une poutine italienne extra large et extra bacon à minuit le soir, que je manque une journée de travail car j’ai vomi toute la nuit, mais surtout, que je redevienne l’ombre de moi-même. La galle venait d’être arrachée et le bobo recommençait à pisser le sang. 

 La vie a fait qu’à cette époque, je voyais une psychologue spécialisée dans les troubles alimentaires qui a rapidement su me recadrer, ou du moins, faire du damage control et me donner assez de courage pour réécrire au Destructeur. 

 Ça c’est passé deux semaines plus tard. 

 « Salut Le Destructeur.  

 De quel droit te permets tu de me dire ceci ? Ne sais tu pas d’où je pars et ce que j’ai vécu ? TU es celui qui m’a donné ta carte d’affaires, tu es celui qui a voulu une suite. Si tu ne voulais pas me revoir, tu n’avais qu’à me dire non, point final. Tu dis en plus savoir ce que ça fait de se faire «dire ça», tu sais donc que ça allait me faire mal. Je ne comprends pas.» 

 Ces mots sont très fidèles à ce que j’ai écrit, ceux-ci représentant pour moi la montée du Kilimandjaro dans l’affirmation de soi. Quelques jours plus tard, le cœur encore en lambeaux, mais le désir de disparaître s’étant transformé subtilement en grande colère, Le Destructeur me répond. 

 «Tu as raison Jordan, je n’aurais jamais dû te dire ça. Je crois que je me suis vu en toi. Désolé de t’avoir blessé.» 

 J’étais décontenancé. 

 Celui-ci avait souffert. Il avait donc tenu à me faire du mal, à me faire payer pour toutes les larmes que celui-ci avait aussi versées, caché dans sa chambre au demi sous-sol de chez ses parents, le sac de chips à coté de l’oreiller. Je capotais. Est-ce que je devais lui pardonner et me remettre sur Grindr en me disant «Fuck that, c’tun cave» ? Peut-être, mais j’en étais incapable. Pas tout de suite en tout cas. 

 Aujourd’hui, j’ai 34 ans et j’ai perdu 150 livres. Je ne vous cacherai pas que mon corps est à des années lumières de la fermeté d’Eugénie Bouchard et d’un cover du Sport Illustrated. Habillé est une chose, nu en est une autre. Même si je suis passé de 335 livres à 185 livres, je n’ai jamais été aussi complexé de mon corps. Je n’ai pas envie de me dénuder devant un inconnu et de devoir expliquer «d’où je pars». Je n’ai pas envie de m’exposer à un potentiel bourreau narcissique qui me fera sentir dégueulasse pour l’éternité. Je n’ai plus envie. Je brille en veston et je pleure en bobette. C’est juste comme ça. Je travaille là dessus, mais c’est juste comme ça pareil. 

 Le Destructeur s’est excusé certes, mais celui-ci continue de porter son nom, car il a su détruire quelque chose de précieux en moi, soit faire abstraction du regard de l’autre. Bien sur il est un con et que je ne devrais pas m’en soucier, car après tout il me l’a bien dit : il se voyait en moi. Mais la violence psychologique et la méchanceté, peu importe de ce qui la motive au départ ravage tout. 

 Détrompez-vous, je ne suis pas en boule dans mon demi-soul à regarder le livreur du Jerry’s sur Ontario venir pour la 4e fois cette semaine, j’ai vécu ce moment, je suis ailleurs dans ma transformation. Tel un propriétaire de pitbull qui passe devant la mairie, je tiens maintenant mon trouble alimentaire en laisse bien fermement. Merci ma chum la thérapie. Le 18 roues qui m’a roulé dessus «back and forth» si longtemps, je le vois maintenant reculer lentement dans le driveway et je peux le revirer de bord en lui disant qu’il s’est trompé d’adresse. 

 Reste néanmoins qu’aujourd’hui, avec l’été qui arrive enfin, la sève qui monte et les regards coquins qu’on me porte parfois quand je déambule sur la rue, je ne peux m’empêcher de penser au Destructeur

 L’osti. 

  

 Aujourd’hui, vendredi 2 juin, c'est la Journée mondiale de sensibilisation aux troubles alimentaires. Jordan Dupuis, collaborateur au Sac de Chips et auteur du texte, est aussi ambassadeur de l’ANEB (Anorexie et Boulimie Québec). Par ce texte personnel et la vidéo qui suit, celui-ci désire sensibiliser les gens aux troubles alimentaires et de l’image corporelle. 

 Nous vous invitons aussi à lire notre cette série d'entrevues avec 6 vedettes que vous aimez, qui ont accepté avec franchise de se confier sur leur image corporelle à travers les réseaux sociaux. C'est ICI