Quand Rimbaud et Dead Obies sont au même niveau | Le Sac de chips
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Quand Rimbaud et Dead Obies sont au même niveau

Il est plutôt rare d’associer les noms de Gustave Flaubert, d’Arthur Rimbaud et d’Homère à ceux des rappeurs américains et québécois. Mais pas pour deux spécialistes interrogés, d’avis que leurs textes méritent d’être décortiqués au même titre que ceux des grands de la poésie.

L’analyse du rap d’un point de vue poétique demeure un sujet abordé par un nombre restreint de chercheurs. Il faut dire que la naissance de ce genre musical remonte aux années 1970, ce qui rend le phénomène encore très contemporain.

Ceux qui se sont aventurés dans des parallèles entre les deux genres se sont butés à l’occasion aux préjugés de monde littéraire. «Il y a des professeurs qui sont très ouverts, qui me disent que je n’ai pas besoin de me justifier sur mon choix de sujet, mais j’ai d'autres profs qui viennent me dire que ce n’est pas très sérieux», admet Sarah Abd El-Salam, qui s’est penchée sur l’œuvre du groupe Loco Locass durant sa maîtrise et qui continue de travailler sur le rap au doctorat.

Agence QMI

 

À ses yeux, le fait que le rap soit considéré comme un genre populaire discrédite sa valeur d’analyse. «Ce n’est pas rédigé, ce n’est pas publié, ça ne passe pas par les réseaux institutionnels, donc ça a peut-être moins de mérite. En tout cas, si ça en a, il faut le prouver», relate Sarah pour reprendre la pensée des détracteurs du style musical. 

À sa juste valeur

Un des conférenciers invités, David Paquette-Bélanger, souligne qu’il a fallu du temps avant que les chercheurs prennent en considération l’oralité dans des textes qui étaient à l’origine chantés ou racontés.

Si plusieurs textes oraux sont maintenant valorisés, on tarde par contre à reconnaître l’oralité moderne, comme le rap. «On dit qu’on avait de la belle oralité à l’Antiquité, avec Homère ou au Moyen Âge, avec les chansons de geste, mais maintenant le rap, bof», lâche Sarah Abd El-Salam, également organisatrice du colloque Pour une poétique du rap organisé jeudi à Montréal. 

Critiques et stéréotypes

Aux yeux d’un public peu familiarisé, le rap ne semble pas aussi travaillé et réfléchi que des textes littéraires «plus classiques». Alors, comment convaincre les gens que les rappeurs peuvent posséder une prose aussi développée que certains poètes?

«Bonne chance», répondent Sarah et David sur un ton un peu moqueur. «Tu as une économie de mots que tu as besoin d’acquérir quand tu “rappes” qui est très difficile à avoir. Tu ne peux t’étaler pendant des heures», ajoute David sur une note plus sérieuse.

La poésie ne s’arrête pas juste au texte dans le cas du rap : la performance joue un rôle essentiel et c’est ce qui intéresse David. Il s’est penché sur le «mumble rap», présent surtout aux États-Unis. Le phénomène fait référence aux chansons dont les paroles sont peu perceptibles.

Des rappeurs comme Young Thug, 21 Savage et Lil Uzi Vert y sont souvent associés. «Ils travaillent la performance vocale, la puissance de la voix, le souffle et l’arrêt du souffle, mentionne David. Les onomatopées vont devenir extrêmement importantes. Ils vont devenir presque plus importants que les paroles parce que c’est là qu’ils vont vraiment modifier ce que la parole veut dire.»

 

 

Le texte devient alors une transcription basée sur ce qui est entendu dans la chanson, selon David. «Ce sont les fans qui vont s’engager dans un débat à savoir ce que l’artiste dit véritablement», explique-t-il.

Sarah et David sont bien conscients que la valeur poétique du rap demeure un sujet niché, mais parions que même Flaubert n’aurait pas été insensible à ce couplet de 20some du groupe Dead Obies :

«Extatique, trop de style pour m'installer

Être statique c'est pour les...

Puis c'est impossible de dire pourquoi j'suis pas capable de stack money

Runnin' 9 to 5, still le cordonnier est mal chaussé

Mince salaire, les fins de semaines, la même salade

La faim me travaille, le pain se ballade, j'peux ben être malade»